Elle tue dans l'ombre, se propage dans le silence et continue de défier les systèmes de santé les mieux organisés. La tuberculose, maladie aussi ancienne que redoutable, n'a pas dit son dernier mot en Côte d'Ivoire ni dans le reste du monde. Les chiffres publiés ce lundi 20 avril 2026 par le ministère de la Santé, de l'Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle dressent un tableau préoccupant, que viennent compléter les alertes lancées par les spécialistes du terrain.
En 2025, la Côte d'Ivoire a enregistré 21 587 cas de tuberculose détectés, soit environ 99 cas pour 100 000 habitants. Un chiffre qui semble déjà lourd, mais qui ne représente en réalité que la partie visible d'un iceberg bien plus imposant. Car selon les estimations du Programme national de lutte contre la tuberculose, validées par l'Organisation mondiale de la santé, l'incidence réelle dépasse les 130 cas pour 100 000 habitants. En 2023, sur une estimation de 37 000 cas attendus, seuls 21 877 ont été officiellement notifiés. La conséquence arithmétique est glaçante : plus de 14 000 malades circulent sans diagnostic, sans traitement, et sans que personne ne le sache.
C'est le professeur Domoua Kouao Médard Serge, enseignant-chercheur et ancien chef du service de pneumo-phtisiologie du CHU de Treichville, qui a mis ces chiffres en perspective lors d'une session d'orientation des journalistes organisée le 3 avril 2026 au siège de l'Alliance Côte d'Ivoire à Cocody-Djorobité. Sa mise en garde est sans équivoque : chacun de ces 14 000 cas non détectés est une source de contamination active. Et un malade tuberculeux non traité peut infecter entre 10 et 15 personnes par an. Le calcul est vertigineux — ces cas fantômes pourraient générer plus de 140 000 nouvelles contaminations.
La biologie de la maladie aggrave encore le tableau. Dans un espace clos et mal ventilé, environ la moitié des particules infectieuses peuvent rester en suspension dans l'air pendant près de trente minutes, rendant la transmission d'une facilité déconcertante. Certaines populations sont particulièrement exposées : chez les personnes vivant avec le VIH non traitées, le risque de développer une tuberculose active atteint entre 7 et 10 % par an. Quant aux diabétiques, ils représentent environ 31 % des malades tuberculeux, avec un impact direct sur la sévérité de la maladie et le risque de décès. Les nouvelles infections touchent aussi des environnements qu'on imaginerait mieux protégés : 107 cas ont été recensés parmi le personnel de santé, 374 en milieu carcéral, 91 dans les entreprises privées et 83 dans les cliniques privées.
Sur le plan démographique, les données révèlent que la tranche d'âge la plus frappée est celle des 35 à 44 ans, soit le cœur de la population active. Les hommes sont majoritairement touchés, à l'exception de la tranche des 5 à 14 ans où la répartition entre les sexes est équilibrée. L'impact socio-économique est donc considérable, frappant une Côte d'Ivoire en plein effort de développement là où elle a le plus besoin de ses forces vives.
À l'échelle mondiale, la situation n'est guère plus rassurante. L'OMS a recensé 10,7 millions de personnes contaminées en 2024 — 5,8 millions d'hommes, 3,7 millions de femmes et 1,2 million d'enfants — et environ 1,23 million de décès, dont près de 150 000 chez des personnes vivant avec le VIH. La tuberculose reste ainsi la première cause de mortalité imputable à un agent infectieux unique dans le monde. Si environ 8,3 millions de patients ont été mis sous traitement en 2024, avec un taux de succès de 88 % pour les formes sensibles, la tuberculose multirésistante demeure un écueil majeur : seulement deux patients sur cinq accèdent effectivement aux soins adaptés.
Face à cette réalité, le professeur Domoua martèle un principe simple mais vital : chaque malade dépisté et guéri retire une source de contamination de la communauté. Chaque cas qui échappe au système, à l'inverse, entretient et alimente la chaîne. Les 380 centres opérationnels de prise en charge recensés en 2024 — contre 137 en 2009 — témoignent d'un effort réel. Mais tant que des milliers de malades resteront dans l'ombre, la victoire contre la tuberculose en Côte d'Ivoire restera hors de portée.






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